Zaglavlje biografije

Irène Lidova

Milorad Miskovitch appartient à cette génération heureuse qui, proche encore de l'enseignement des maîtres du passé, représente la danse nouvelle et affronte le ballet de l'avenir. L'un des rares danseurs nobles dans le ballet classique, il est également un interprète violent et sensuel du répertoire contemporain. Ainsi son nom s'associe-t-il à la fois au romantisme subtil de  Giselle  et à la puissance héroïque de  Prométhée  de Maurice Béjart. Chercheur infatigable, artiste intègre et inspiré, Milorad Miskovitch tient une place tout à fait à part dans la constellation des grands danseurs de notre époque. Formé par deux ballerines russes de l'époque impériale, Nina Kirsanova et Olga Preobrajenska, dont il fut l'un des derniers disciples, Miskovitch découvrit, tout jeune, le répertoire de Fokine et de Massine aux Ballets Russes du Colonel de Basil, travailla à Londres auprès de Nicolas Sergueev, héritier incontesté du grand style de Petipa, et s'initia aux finesses et à la grâce romantiques avec le couple prestigieux Markova-Dolin au London Festival Ballet. Ayant accumulé au cours de sa brillante carrière un bagage artistique ines­timable, Miskovitch est devenu à présent un  véritable maître du style académique, qu'il sait adapter   avec   intelligence  aux exigences du ballet actuel. Arrivé en France à l'âge de dix-huit ans, sans bagages ni fortune, il portait déjà le titre de soliste de l'Opéra de  Belgrade.  Son  physique exceptionnel, sa forte personnalité et ses qualités de danseur extraordinaire déjà acquises, lui ouvrirent bientôt toutes les portes. Après un court passage aux Ballets des Champs-Elysées, il fut engagé comme soliste à Londres dans la compagnie des Ballets Russes du Colonel de Basil, qui suivit la troupe de Diaghilev, puis dans le Ballet International de Mona Inglesby, une brillante ballerine britannique, avant de devenir danseur étoile de la compagnie Ballet de Monte Carlo du Marquis de Cuevas où il fit brillants débuts dans Giselle avec Rosella Hightower et dans  Roméo et Juliette  avec la toute jeune Ethéry Pagava. Roland Petit,  qui venait de former ses Ballets de Paris, était alors à la recherche d'un nouveau danseur étoile. Il trouva en Miskovitch l'oiseau rare qui lui manquait: un danseur très beau, aux lignes pures et harmonieuses, doté d'une éclatante présence scénique. Sans  hésiter,  Roland  Petit  lui céda une grande partie de ses rôles, notamment le Marin dans Adam Miroir de Jean Genet, le Hussard du  Beau Danube  de Massine, le Jeune Homme du  Rendez-Vous de Prévert.  Miskovitch conquit le « Tout-Paris » et connut une consécration définitive à New York grâce à sa mémorable création du Combat de Dollar-Banfield, auprès de Colette  Marchand. Ce  ballet  lui  valut aux  Etats-Unis  le Prix du Meilleur Jeune Danseur de l'Année. Ses débuts avec   Roland   Petit, passionnants et prometteurs, furent interrompus, hélas ! par une grave maladie qui l'immobilisa pendant de longs mois. Ce brusque repos forcé lui permit toutefois de réfléchir sur son art et d'approfondir sa personnalité. Lorsqu'il retourna sur scène, encore fragile, mais toujours aussi  fougueux et  passionné, il fut sollicité tour à tour par toutes les grandes ballerines et par les grandes compagnies de ballet.

II parcourut la France avec Lycette Darsonval, fut le partenaire d'Yvette Chauviré au Ballet de Marigny et l'accompagna dans leurs concerts dans la métropole, au Portugal et au Brésil. Il dansa pendant plusieurs saisons avec la compagnie de Janine Charrat, dont il devint le partenaire favori. En 1951, Anton Dolin le présenta dans  Giselle  à Londres, à l'occasion d'une saison du Festival Ballet au Théâtre Stoll avec une partenaire illustre, sa compatriote Mia Slavenska, qu'il ne connaissait que de réputation. Ses succès à Londres changèrent soudain le cours de sa carrière. Impressionnée par ce jeune danseur aux qualités exceptionnelles, Alicia Markova, alors en pleine gloire, lui proposa de devenir son partenaire pour une tournée de récitals en Angleterre, France et  Etats-Unis. Danser avec Markova était autant une chance qu'un grand honneur. Malgré la différence d'âge, le couple était superbe et, avec un répertoire comprenant des extraits de  Giselle , de  Sylphides, de  Casse-Noisette ,  il conquit tous les publics, aussi bien au Albert Hall de Londres qu'au Palais de Chaillot à Paris, qu’à Hollywood, toujours accompagné d’un orchestre symphonique. Au contact de cette grande artiste romantique Miskovitch approfondit ses interprétations. Il dansa également avec elle L'Après-Midi d'un Faune, qu'il apprit avec Marie Rambert  et Lidia Sokolova, qui l’avaient créé à Londres avec Vaslav Nijinski et qui  allait devenir l'un de ses grands succès. L'expérience acquise auprès de Markova avait enrichi ce jeune danseur qui se sentit prêt pour de nouveaux défis. Toutefois, les nombreux rôles du répertoire classique et le titre de prince de la danse qu'on lui accorda ne le comblèrent pas. Il faut dire que son besoin d’indépendance et son inspiration bouillonnante le poussaient toujours vers de nouveaux horizons et de nouvelles expériences. Il décida donc de former sa propre troupe, en lui communiquant sa flamme et sa passion. Lorsqu'un projet lui tient à coeur, il fait toujours preuve  d'une extraordinaire ténacité. C'est ainsi qu'en juin 1956,   il   présenta   pour   la première   fois   au   Festival   de   Lyon-Charbonnières sa nouvelle compagnie avec l'aide efficace du décorateur Bernard Daydé et ma propre collaboration. Son   premier  programme  réunit des noms aussi célèbres que ceux des chorégraphes   Maurice   Béjart,  Walter  Gore et Victor Gsovsky, des décorateurs Lila de Nobili, Bernard Daydé et François Ganeau, des compositeurs d'avant-garde  Maurice  Ohana et Zdenko Turjak. Miskovitch donna également  sa   première   chance   à   son   camarade   Milko  Sparemblek,   qui   commença   ainsi   sa   carrière de   chorégraphe   par   un   ballet   très   réussi,   L'Echelle ,  monté en collaboration avec le  très jeune   Dick   Sanders.   Six jeunes  solistes,  tous beaux et pleins de personnalité, assurèrent  tout le spectacle : Claire Sombert, Tessa Beaumont,    Veronika    Mlakar,    Milko   Sparemblek, Vassili Sulich et, bien sûr, Miskovitch lui-même  qui conquit la salle dans  Prométhée,  monté par    Maurice    Béjart,    d'après    l'argument   de  Pierre   Rhallys, sur  une  partition  originale d’ Ohana.  Prométhée  fut le clou indiscutable de ce premier programme  de  la  compagnie Miskovitch; il reçut le prix Noël Boyer attribué par la critique parisienne à l'oeuvre la plus intéressante de l'année. Avec  Prométhée,  Miskovitch   triompha   sur   tous   les   continents; il étonna l'Amérique latine, bouleversa l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Le rôle complexe de ce « porteur de feu sacré» correspondit parfaitement à sa nature généreuse et inspirée et à  sa  plastique  harmonieuse qui le fit souvent comparer  aux   sculptures   de   la   Grèce  antique.
Maintenir pendant plus de dix ans la qualité de sa compagnie sans aucune aide financière constitua un véritable tour de force qui valut bien sûr à Miskovitch une grande réputation artistique. Au    cours   des    représentations   à   l'Opéra   de Monte-Carlo   et   au   Festival   d'Enghien,   il   put enrichir  son   répertoire d'oeuvres  nouvelles;  il donna trois saisons à Paris et fut le premier à se produire   en   banlieue parisienne,  avec   Liane   Dayde et Rosella Hightower.   Sa  troupe rencontra un succès particulier à Londres,  en Allemagne, en  Espagne, en Italie, où il retourna souvent. En 1959, Miskovitch  partagea le  succès   de   Maurice   Béjart   à   La   Monnaie   de Bruxelles, le soir de la création mémorable du Sacre du Printemps , en dansant l'un de ses  grands succès,  Señor de Mañara , un autre  ballet qui fit sa réputation de grand interprète dramatique, pour lequel il reçut également un prix de la part des critiques bruxellois.  Absorbé   durant   de   nombreuses   années par les voyages et les répétitions, il quitta  pourtant de temps en temps sa compagnie pour danser  avec  des  troupes  étrangères  ou   pour  retrouver certaines de ses partenaires célèbres. Il  créa  avec Yvette  Chauviré  un    Roméo et Juliette    mémorable  au   Festival  du   Marais, retrouva Janine Charrat en 1965 au Théâtre des Champs-Elysées pour le  Festival International de Danse de Paris, fut l'un des Princes de  Cendrillon  dans la  production de  Raimundo de  Larrain au Ballet du Marquis de Cuevas. Il dansa à l’ Opéra de  Marseille   une  Giselle triomphale avec Rosella Hightower, fit une tournée aux  Etats-Unis avec le  Ballet de Chicago et des partenaires nommées Sonia Arova et Melissa Hayden. Il créa en Suède une oeuvre inspirée par la jeunesse de Karl  Marx, répondant  à   l'invitation   d'Elsa Marianne  von Rosen.   Sa   présence   impressionna   la   presse   scandinave  qui    trouva   que   sa   personnalité   résumait celles d'Erik Bruhn et de Noureev. Toujours en quête de formules nouvelles pour  son groupe, Miskovitch étudia  le chant, qu'il introduisit   dans   un   charmant  tableau   inspiré  par la  commedia   dell'arte,   Lelio ,  créé au Théâtre Montansier à Versailles.
En 1962, il réalisa au Festival de Spoleto sa  première chorégraphie importante,  Le Jugement de  Pâris , une fine et subtile reconstitution de l’époque de la Taglioni, dansée sur une musique de Spontini par Carla Fracci, lui-même incarnant Pâris. Ce premier contact avec la grande ballerine italienne et son mari, le célèbre metteur en scène Beppe Menegatti , marqua le début d’une longue collaboration qui dura et permit à  Miskovitch de s'imposer  en Italie. Entretemps, il renoua ses rapports avec son pays et en 1966 retourna en grande vedette à l'Opéra de Belgrade, afin de danser dans Giselle  et dans Roméo et Juliette, tandis qu’en 1968, spécialement pour lui, Dimitrije Parlitch créa le ballet  Juan de  Zarissa. Sa rentrée fut saluée avec un réel  enthousiasme et entraîna de nombreuses émissions à la télévision et des films. Il participa au Festival de Dubrovnik en créant Combat de Tancred  de Monteverdi  et  en   présentant  son propre   « one man show », composé de chansons et de danses, dans le cadre d'un ancien palais. Avec la ballerine yougoslave Vesna Butorac, il fut invité pour une tournée en Union Soviétique où il dansa Giselle et  Le Lac des Cygnes . En 1972, tenté par des  propositions américaines, il resta deux saisons aux Etats-Unis en tant que directeur artistique, à Dallas d'abord, sur l'invitation de George Skibine, puis dans l'Alabama où il inaugura le département de la chorégraphie à  High School of Performing Arts.   L'année suivante,   il devint  le  directeur artistique adjoint  du   Ballet   West   USA,  à Salt Lake City (Utah). Mais son tempérament vivant et  sa nature sensible s'accordaient mal aux conven­tions de la vie américaine. En 1974,  Miskovitch retrouva à nouveau l'Europe, soulagé et heureux.
Il créa au Festival d’Athènes un autre héros légendaire, Oreste d’Eschyle, avec le Théâtre national de Grèce et la troupe chorégraphique de Ralou Manou. C’était un spectacle complet avec une force poignante, dans lequel Miskovitch a encore une fois retrouvé un héros à sa mesure.
Maurice Béjart, qui estimait particulièrement ses dons de pédagogue et d'animateur, lui confia à plusieurs reprises sa compa­gnie, aussi bien pour une tournée aux Etats-Unis que durant ses saisons bruxelloises. Les danseurs de Béjart furent frappés par la perspicacité de leur nouveau maître dont l'oeil vigi­lant ne laissait passer aucune faute de style, ni aucune erreur d’exécution, même la plus légère.
Avec le temps, Miskovitch se consacra de plus en plus à la chorégraphie. Sa nouvelle version de Giselle aux Arènes de Vérone avec Carla Fracci et Paolo Bartoluzzi obtint un succès immense et il retourna aux Arènes avec les mêmes vedettes pour réaliser Casse-Noisette . Il créa également d’autres grands ballets pour Carla Fracci, Le creature di Prometeo, La Figlia di Jorio, Hommage romantique (qui après l’Italie fut monté à Paris à l’Espace Cardin, où Miskovitch créa aussi les ballets Schéhérazade et Diable boiteux).
A Florence, il chorégraphia le Lac des Cygnes dans lequel dansèrent Jekaterina Maksimova et Vladimir Vasiljev, pour ensuite enchaîner à Zagreb où il monta une grande symphonie chorégraphique, l'oeuvre du fameux compositeur croate Stjepan Šulek, De Veritatae. Cela représenta un événèment culturel d'une grande importance en Yougoslavie.
L'année suivante, il fut invité par Robert Hossein à Reims, pour diriger une nouvelle compagnie  de ballets au Théâtre Populaire. Là il composa Mosaïque, une evocation de miniatures persanes.
De 1978 il travailla à Naples, Milan, Gênes et créa un ballet romantique sur les ballades de Chopin et un autre, Werther, oeuvre considérée comme la meilleure création de l'année,  pour le Teatro Nuovo à Turin. Ensuite, pour la même compagnie, il créa un grand ballet, Cléopatre, qui, lors de sa tournée à Moscou, obtint le prix de la meilleure création de danse dramatique. Il prépara aussi deux grandes productions en Italie, la chorégraphie de Mefistofèles de Boito, devenu un opéra-ballet, et la reprise de son  triomphal Casse-Noisette aux Arènes de Verone. 
Vers la fin de l'année 1979, le directeur général de l'UNESCO, Monsieur M'Bow Amadou Mahtar, proposa à Miskovitch le poste de directeur artistique de cette organisation mondiale. Cette fonction comprenait l'organisation d'événements commémoratifs et d'anniversaires de personnalités éminentes et d'artistes du monde entier, l'organisation de concerts, d'expositions, de spectacles d'opéra, de danse et de théâtre, de symposiums et de colloques consacrés à la danse, ainsi que l'organisation des journées du patrimoine de toutes les nations membres. A cette époque, l'UNESCO représentait, pour ainsi dire, un théâtre international. De toutes les représentation de gala, citons le spectacle Gala de Danse dédié à la légendaire danseuse cubaine Alicia Alonso au palais de l'UNESCO à Belgrade, l'oratorio chorégraphique Korak (Le pas) en l'honneur de la 21ème Conférence générale de l'UNESCO à Belgrade tenue au Sava Centar, le grand Hommage à Galina Ulanova, autre danseuse mythique, à la Salle Pleyel à Paris, ainsi que le Gala à Moscou, au Théâtre Bolshoï, à l'occasion du quarantième anniversaire de l'UNESCO. Les grandes étoiles venues des cinq continents participèrent à ces célébrations remarquables. Les spectacles étaient transmis par l'Eurovision et la Mondovision. Après dix ans de service, Miskovitch prit sa retraite en tant que haut fonctionnaire de l'UNESCO. Cependant, suite à la demande de Bengt Hager, président du Conseil International de la Danse de l'époque, et des collègues du CID, il accepta de prendre la relève en tant que président du CID et se chargea de projets qui furent en cours et de ceux de la saison suivante. Il organisa une multitude de colloques et de symposiums traitant les problèmes de la danse, du danseur et du ballet.  Le CID-UNESCO était une sorte de catalyseur, servant de pont et de lien entre les nations. Grâce à cette organisation, les artistes et les créateurs du monde entier eurent la possibilité de collaborer, d'échanger leurs expériences, mais aussi de participer ensemble à de grands projets nationaux et internationaux.
A ce nouveau poste, dans ce nouveau rôle, Miskovitch a magistralement gagné une nouvelle bataille et le voici maintenant à vie Président d’Honneur du Conseil International de la Danse, comme une prestigieuse personnalité internationale.
Milorad Miskovitch continue d’être présent dans le monde de la danse et est prêt à aider tout ce qui est art, épanouissement des jeunes et de leur futur. Mais il garde toujours sa forte personnalité et son charme de danseur noble.