Zaglavlje - Milorad Miskovitch

Extrait d’un entretien de Milorad Miskovitch par le théâtrologue Jovan Cirilov

  • Comment devient-on artiste?

Le premier instinct est très important pour que le talent puisse surgir. Quand c’est le cas, une espèce de conscience du talent s’établit. Cette conscience engendre une sensibilité plus profonde et son évolution se transforme en désir de se dédier au talent manifesté. A partir de la, il ne s’agit plus d’improvisation, mais d’apprentissage. Et à l’école on doit travailler, travailler et encore travailler. Comme on le dit, le talent n’est qu’une partie du succès, le reste c’est du travail. C’est une vérité profonde, surtout dans la danse...La danse demande des sacrifices, encore plus que les autres arts.

  • Pourquoi avoir choisi Paris?

Je crois avoir eu énormément de chance car, en plus de mon caractère et mon immense besoin d’apprendre, j’ai eu Nina Kirsanova comme pédagogue. Lorsque j’ai du faire le choix entre Paris et Moscou, où j’étais censé aller, j’ai choisi Paris. C’est Nevenka Urbanova, notre grande actrice et personnage hors norme, qui a éveillé en moi cet amour pour Paris. Elle voulait aider mon développement en tant que danseur, homme et artiste. Elle connaissait bien cette ville, son atmosphère et son milieu artistique. C’est elle qui m’a fait découvrir Serge Lifar. Elle m’avait montré son album de photos et me racontait ses impressions après avoir regardé Lifar sur la scène de l’Opéra. Elle m’a transmis son émerveillement pour Paris, sa vie artistique et le ballet français. Cela a coïncidé avec ce qu’un jour m’avait dit Kirsanova: ’’Milorad, ne reste plus auprès de moi. Tu dois partir et rester à Paris, travailler avec la célèbre pédagogue Olga Preobrajenska. Ce que je peux t’apporter ne suffit plus par rapport à ce que tu pourrais donner.’’

  • Avez-vous eu des regrets après avoir quitté la troupe du Marquis de Cuevas?

J’ai toujours été très indépendant. J’ai commencé à vivre seul quand j’avais 15 ans. Je ne voulais être gêné par personne. Si j’avais réfléchi autrement, j’aurais fini à l’Opéra de Paris ou chez Cuevas, chez Balanchine à New York ou dans la compagnie du ’’Royal Ballet’’ de Coven Garden à Londres. J’ai toujours voulu explorer l’inconnu. C’était ma quête. Dès que je trouvais quelque chose de nouveau et d’original, je me précipitais pour le voir. C’est ma manière d’être. Même ma propre troupe ne pouvait pas me retenir pour toujours. Après dix ans j’en ai eu assez, après quinze – je n’en pouvais plus. C’est ma nature. Je ne peux pas concevoir que demain sera pareil à aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas conscient que mon passé m’a apporté mon présent. Mais j’ai toujours besoin d’espace, et si cela était nécessaire, je pourrais casser les murs et même ôter le toit pour être libre, avoir de l’air et une vision sur demain.

  • Selon Freud, chez tout individu, homme ou femme, domine un seul principe: anima chez les femmes, et animus pour les hommes. Cependant, il n’existe personne sans ces deux principes réunis. Chez les danseurs, surtout auparavant, dominait ce principe féminin. Est-il vrai qu’il s’est passé une sorte d’évolution, que maintenant il s’avère important défendre le principe masculin, surtout dans les ballets où il s’agit d’amour entre un homme et une femme?

Dans ma profession, le danseur, habitué à s’observer dans le miroir, peut effectivement, avec le temps, devenir narcissique. Au-delà de ce narcissisme, et peut-être même sans le savoir, il peut retrouver son propre reflet dans les personnes du même sexe. Les hommes commencent de plus en plus à comprendre et à apprécier la danse d’un point de vue sportif. Cette discipline, ainsi que le travail sur son propre corps, est quelque part très proche de l’athlétisme. Grâce à cela, la technique de la danse masculine, ainsi que la technique des pas de deux et leur virtuosité, ont fait d’énormes progrès. L’amalgame du principe masculin et féminin, anima et animus, nous est nécessaire pour avoir une vie harmonieuse et plus complète. Si l’homme n’a aucune sensibilité, il ne peut atteindre l’art, la nature et l’être humain. De même, si l’homme n’a aucune virilité et n’a pas réalisé sa masculinité, il devient esclave de sa sensibilité, sans possibilité de créer quelque chose de plus profond et de plus solide.

  • Et la danse dans tout ça? Qu’en est-il du danseur face à ces grandes questions?

La danse au plus haut niveau ressemble à un psaume, un proverbe ou au Cantique des cantiques. C’est le moment où la pensée se fige, quand elle n’est ni l’intellect pur, ni la connaissance, ni la foi, mais quelque chose de transcendantal qui atteint directement l’être et son essence.

  • D’où le danseur tient-il cette capacité?

Chez l’être humain, c’est inné. Lorsqu’il parfait cette capacité, il réalise son karma. Il évolue et est prêt à retourner au point de départ. Le temps n’existe pas. Cette loi universelle des choses s’applique tout aussi bien à 5 minutes qu’à 5 siècles. Et sur cette voie, rien n’est interdit tant que l’on éprouve le besoin de la prendre. Il n’y a ni juste ni faux, ni réel ni irréel, seulement la question de leur existence ou inexistence.
Et même si on ne la trouve pas, la réponse viendra, car chaque être la porte en soi depuis la naissance.